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07 mai 2010

Jacques Julliard (suite)

Sur la lancée de l'article précédent présentant un édito plutôt éclairé de Julliard, voici les fameuses "20 thèses pour repartir du pied gauche" qu'il a esquissé à la suite de son article. Ces vingt thèses, mises en perspective avec son édito, ressemblent fort à une sorte de lettre de cadrage, ou un rappel des valeurs qui devraient constituer, selon l'auteur, le socle idéologique de la gauche. A la fois triste et profondément encourageant, c'est d'un journaliste que vient cette initiative.

Rappelons juste que Denis Oliviennes, son patron du Nouvel Obs, a refusé de publier ce papier. C'est Libé qui l'a fait, le 18 Janvier 2010. L'article d'origine est disponible ici : http://www.liberation.fr/politiques/0101614214-vingt-theses-pour-repartir-du-pied-gauche


Vingt thèses pour repartir du pied gauche

Par JACQUES JULLIARD Historien, journaliste

1. Nous vivons un nouvel âge du capitalisme. Après l’ère des managers, voici venue celle des actionnaires. Les détenteurs du capital, longtemps silencieux, ont mis au pas les gestionnaires, qui s’appuyaient sur leur expertise technique. Les seconds pouvaient avoir le sens de l’intérêt général ; ils s’accommodaient de certaines formes de régulation et négociaient avec les syndicats la répartition de la plus-value. Les actionnaires, au contraire, se désintéressent de l’objet même de leur investissement ; ils réclament des profits immédiats et énormes, jusqu’à 15% du capital investi. C’est pourquoi ce nouveau capitalisme consacre le triomphe de l’hyperlibéralisme. Il est de nature essentiellement financière et bancaire, le plus souvent déconnecté de l’économie réelle. Il est donc avant tout spéculatif. Il est à l’origine de la crise mondiale que nous traversons.

2. Ainsi le nouveau capitalisme a choisi de ressusciter son pouvoir de classe dans sa nudité. Il s’est installé à la faveur de l’effondrement des régimes communistes. Sans concurrence ni contestation, il a pu imposer ses exigences sans en craindre des conséquences politiques et sociales. Il a multiplié les licenciements spéculatifs, les délocalisations, sans redouter les réactions exclusivement défensives de la classe ouvrière. Il a éliminé toute concertation globale, tant avec l’Etat qu’avec les syndicats. Dans le domaine bancaire, il s’est lancé dans une fuite en avant sans précédent, multipliant les spéculations risquées et inventant des produits financiers dérivés sans contrepartie économique réelle. Sans égard pour les situations sociales souvent dramatiques qu’il suscitait, il a fait sauter le vernis de civilisation qui, depuis la Seconde Guerre mondiale, recouvrait le capitalisme évolué.

3. C’est à la faveur de la mondialisation de l’économie qu’un grand coup de force intellectuel et social a pu être exécuté sans coup férir. Le capitalisme financier a su tirer parti de l’ouverture des marchés émergents, mettre en concurrence les travailleurs à l’échelle internationale pour faire pression sur les salaires. Il s’est imposé comme la seule hyperpuissance à l’échelle planétaire, au détriment des Etats.

4. La déréglementation de la production, des marchés et des services, dont Ronald Reagan, Margaret Thatcher et George W. Bush ont été les agents les plus actifs, n’a pas tardé à produire ses effets néfastes, rendus visibles par la crise financière commencée en 2008. En dépit des vœux de l’opinion publique, des experts et d’une partie de la classe politique, le néocapitalisme continue de s’opposer victorieusement à tout retour de la réglementation. Les G7, G8, G20 en ont été pour leur frais. Jamais la domination du secteur financier sur le secteur industriel, et du secteur économique sur le secteur politique et diplomatique, ne s’était affirmée avec une telle arrogance, malgré le discrédit des acteurs.

5. Dans les grands pays industriels, la financiarisation de l’économie s’est accompagnée d’une désindustrialisation délibérée et de la destruction d’emplois par millions. Désormais, le plein-emploi n’est plus recherché comme un objet de l’activité économique ; le chômage est devenu structurel ; le néocapitalisme s’est reconstitué une armée industrielle de réserve.

6. Le néocapitalisme a retrouvé ses instincts prédateurs longtemps endormis dans la recherche de la paix sociale. Les dirigeants des grandes entreprises partagent désormais la mentalité des actionnaires. Il s’agit pour eux de se vendre le plus cher possible et d’accumuler en quelques années, parfois en quelques mois, des fortunes colossales. La rémunération des dirigeants, longtemps marginale dans le chiffre d’affaire des entreprises, est devenue un poste considérable. L’explosion des bonus, parachutes, primes, indemnités de toutes sortes a décuplé en une vingtaine d’années. Le continuum des rémunérations a fait place à une société de corps séparés et de privilèges, telle qu’elle existait en France à la fin de l’Ancien Régime.

7. Privés de toute perspective d’avenir, de tout projet positif, les syndicats se sont repliés sur une posture purement défensive de préservation de l’emploi et des rémunérations. Les grandes entreprises ont éliminé toute concertation globale et, dans le meilleur des cas, regardent les syndicats comme des auxiliaires utiles dans le maintien de l’ordre social. En perte de vitesse auprès de leurs adhérents, ceux-ci se trouvent marginalisés dans le nouvel ordre économique. Nous vivons un véritable réensauvagement des rapports sociaux.

8. L’Europe, qui, à cause des positions de ses deux nations de tête, l’Allemagne et la France, aurait dû jouer un rôle de contrepoids aux tendances hyperlibérales du capitalisme anglo-saxon, a failli complètement, au chapitre économique comme au chapitre politique. Conduite par des politiciens médiocres et sans vision, elle s’est faite l’instrument docile des tendances les plus dérégulatrices du capitalisme international. Cette véritable forfaiture explique le discrédit qui la frappe dans les classes populaires de tous les pays membres.

9. A l’échelon politique national, la deuxième gauche, qui s’était donné pour mission la modernisation économique et culturelle de la France, grâce à la participation de la société civile à la décision politique, représente une voie désormais dépassée. Elle reposait sur la notion de compromis social, c’est-à-dire la négociation entre les principaux partenaires économiques. Cette voie contractuelle a été délibérément bafouée par le néocapitalisme qui, assuré de la victoire, a préféré l’affrontement. C’est la fin de l’idéal d’une société policée, soucieuse d’affermir le lien social. Quelques-uns des membres les plus éminents de la deuxième gauche se sont fait les auxiliaires du pouvoir sarkozien : c’est dire l’étendue de leur renoncement et de leur faillite.

10. Le risque actuel, c’est un nouveau populisme. Le prolongement de la crise, désormais probable, notamment sous la forme du chômage, crée un trouble politique profond. A la différence de celle de 1929, où la faillite du libéralisme conduisait la droite à envisager des solutions fascistes et la gauche des solutions communistes, le monde politique est aujourd’hui muet. Il en va de même des intellectuels chez qui les droits de l’homme et l’écologie constituent des religions substitutives de salut. L’absence de solution politique favorise le développement de dérives psychologiques : l’envie, la haine de l’autre, le culte du chef, la recherche du bouc émissaire, le culte de l’opinion publique à l’état brut représentent autant de succédanés au vide politique béant de la période.

11. Les droits de l’homme ne sont pas une politique. Ils sont un problème ; non une solution. Ils sont une exigence nouvelle de la conscience internationale ; mais ils tardent à se concrétiser dans un mouvement politique cohérent. D’autant plus que l’alliance traditionnelle entre le libéralisme économique et le libéralisme politique est en train de se déliter. La Chine donne l’exemple inédit d’un grand marché libéral gouverné par une dictature politique intransigeante. La bataille pour les droits de l’homme est de tous les instants ; mais elle a besoin de s’inventer dans une politique internationale nouvelle.

12. L’écologie n’est pas une politique. Pour le système industriel, la défense de l’environnement n’est pas à l’échelle macroéconomique une solution à la crise et au chômage, mais une contrainte supplémentaire. Pas plus que l’informatique hier, elle ne saurait répondre aux problèmes posés par la financiarisation de l’économie et l’absence de régulation à l’échelle internationale. Elle tend à rendre plus coûteuse et plus difficile la relance économique nécessaire pour donner du pain et du travail aux habitants de la planète. L’écologie demeure bien entendu une préoccupation nécessaire ; une ardente obligation économique et sociale, non le prétexte à des opérations politiciennes.

13. La révolution n’est pas une politique. Aussi longtemps que le socialisme centralisé n’aura pas apporté la preuve qu’il pouvait changer le modèle de développement sans attenter aux libertés civiques, il restera inacceptable, et du reste inaccepté par les citoyens. Le piétinement des partis révolutionnaires, incapables de trouver une base de masse dans les milieux populaires, en fait l’expression de la mauvaise conscience, voire de la conscience mystifiée des nouvelles classes moyennes. Ils sont l’une des formes principales, insuffisamment soulignées, de la démobilisation de l’électorat de gauche. Face au néocapitalisme, le gauchisme ancien n’a strictement rien à dire.

14. Pour autant, l’antisarkozysme ne saurait être une solution. Le sarkozysme est un étrange corps mou et caoutchouteux. Elu sur une campagne hyperlibérale, Nicolas Sarkozy s’est retrouvé sur des positions dirigistes deux ans plus tard. Favorable à un rapprochement avec l’Angleterre, il a fini comme ses prédécesseurs par privilégier l’alliance avec l’Allemagne. «Américain» au temps de George W. Bush, il a fini par incarner les velléités de résistance européenne à l’hégémonie américaine. Son évolution actuelle, qui n’est pas sans rappeler le bonapartisme de Napoléon III, en fait une silhouette mouvante et une cible illusoire.

15. L’alliance exclusive avec le centre ne saurait être une solution. Le programme d’un regroupement centriste ne serait guère différent des pratiques politiques de Nicolas Sarkozy depuis le déclenchement de la crise économique : ce serait celui de l’aile éclairée du néocapitalisme, sans influence sur le cours des événements. Sa base sociale se révélerait vite des plus étroites. Sa cohérence ne résisterait pas à l’exercice du pouvoir. Pour autant, l’évolution d’une grande partie de l’électorat centriste doit être prise en compte. Pour des raisons politiques, sociales, mais aussi culturelles, il est en train de se détacher du principe jusqu’ici immuable de l’alliance à droite.

16. Pour les mêmes raisons, la gauche ne saurait être représentée, lors de l’élection présidentielle, par un représentant de l’establishment financier. L’élection d’un tel candidat, incapable d’établir un rapport de forces avec les représentants du milieu dont il serait issu, conduirait aux mêmes impasses et aux mêmes désillusions que l’alliance centriste. Le candidat de la gauche doit être porteur d’une solution alternative.

17. L’avenir est à un grand rassemblement populaire, ouvert à toutes les forces hostiles au néocapitalisme, du centrisme à l’extrême gauche, décidé à installer un nouveau rapport de forces au sein de la société. Au fur et à mesure que la crise développera ses effets, la nécessité d’un tel rassemblement s’imposera davantage. Elle ne pourra se réaliser uniquement à partir de combinaisons d’appareils ; c’est la société qui doit l’imposer à ceux-ci. La nature de ce rassemblement sera évidemment d’essence réformiste et se pensera au sein de l’économie de marché. L’avenir est à une social-démocratie de combat.

18. Le facteur déclenchant pourrait être la constitution d’un bloc syndical, doté d’un programme d’urgence, dont la CGT et la CFDT doivent prendre l’initiative. Les clivages syndicaux actuels sont des héritages de la guerre froide, que seule la tendance des appareils à se reproduire à l’identique continue d’imposer. A défaut d’une unité organique qui est l’objectif à moyen terme, un pacte d’unité d’action s’impose. Il ne devrait pas se limiter à des objectifs purement défensifs, mais ambitionner, comme à la Libération, une réforme en profondeur des structures financières et économiques du pays. Ce nouveau bloc devra envisager la coordination de son action à l’échelle internationale, et d’abord européenne.

19. Le premier objectif du rassemblement populaire doit être la maîtrise du crédit, au moyen de la nationalisation, au moins partielle, du système bancaire, qui est à la source de la crise actuelle. Telles qu’elles fonctionnent actuellement, la plupart des banques ont déserté leur mission essentielle, à savoir la collecte des capitaux au service de l’expansion économique, au profit d’activités purement spéculatives et nuisibles. Le but de la nationalisation est de ramener le système bancaire à sa fonction productive.

20. La destruction de toute forme de planification indicative et de toute politique industrielle, en un mot de toute espèce de régulation, est l’une des causes principales des dérives que nous connaissons aujourd’hui. La nécessité de rétablir une régulation économique respectueuse du marché est aujourd’hui comprise de tous. Seuls manquent pour le moment la volonté politique et les moyens de l’exercer. Il appartient à un rassemblement démocratique de les faire apparaître.



04 décembre 2009

Mettre des mots sur les choses

Ceci est une copie de l'édito de Julliard découvert ce Vendredi 04 décembre. Le texte en question (et la réponse de Denis Olivennes) est disponible à cette adresse :

http://hebdo.nouvelobs.com/hebdo/parution/p2338/articles/a407475-.html?xtmc=jacquesjulliard&xtcr=12

Débat

Pour repartir du bon pied... le gauche !


Comment redonner un nouvel élan à la gauche ? Avec quelles idées ? Quelle stratégie ? Jacques Julliard et Denis Olivennes reprennent le débat lancé par Jean Daniel à la fin du mois de juillet. Par Jacques Julliard.


A la veille des vacances, j'ai esquissé, sous le titre «Pour une social-démocratie de combat», les réflexions que m'inspirent la crise de la gauche et le déclin de la France. Je veux maintenant y revenir en détail.


1. Adieu au capitalisme civilisé !
Je dois dire tout d'abord que je ne regrette pas d'avoir été volontairement absent de ce concours Lépine de l'autoflagellation qui se déroule à propos du PS depuis les dernières européennes. De ce débat oiseux et convenu, je n'ai retenu que deux réflexions, à la vérité, essentielles. Celle de Marcel Gauchet soulignant que, tous comptes faits, le PS demeurait le seul parti de l'alternance. Et celle de Jean Daniel, remarquant que le PS ne manque pas tant que cela d'idées, puisqu'on les lui prend. Un peu de lucidité et de bon sens dans un océan d'inepties. J'ai été moi-même, depuis longtemps, fort critique sur l'évolution de ce parti.

Il y a un temps pour tout, comme dit l'Ecclésiaste : «Un temps pour déchirer et un temps pour coudre. Un temps pour se taire et un temps pour parler» (3,7). Or, à lire la presse, et pas seulement «le Figaro», on se demande vraiment qui gouverne la France depuis deux ans et demi. Qui est responsable du chômage. De la montée vertigineuse de la dette. Du brigandage ininterrompu des banquiers et des traders. D'une guerre d'Afghanistan perdue d'avance. Aujourd'hui, taper comme un sourd sans autre considération sur le Parti socialiste, c'est rouler pour Sarkozy. Point barre.

Cela dit, la question qui domine toutes les autres aujourd'hui, ce n'est ni l'avenir du PS ni celui de Sarkozy. C'est le brigandage capitaliste. Là est le changement. Nous avons connu, du temps des Trente Glorieuses, un capitalisme à visage humain. A tous les salopins des Phynances, comme dit le Père Ubu, à tous les maîtres du fer et du charbon, la guerre avait mis un peu de plomb dans la cervelle. Il n'était pas rare, en ces temps révolus, d'entendre des patrons parler de l'intérêt général. Des patrons, ou plutôt des «managers», selon le mot de Burnham. La plupart n'étaient pas propriétaires de leur entreprise, on n'avait pas encore inventé les bonus. Leurs interlocuteurs étaient l'Etat et les syndicats ouvriers. Le Plan, mis en place par de Gaulle à la Libération, n'était pas, à la soviétique, une réglementation de la production. C'était, pour l'essentiel, un lieu de concertation sociale. Du côté syndical, la CFTC - puis CFDT - théorisait le nouveau cours. FO approuvait en maugréant. La CGT acceptait sans trop le dire. Le secteur public accompagnait la croissance. Souvent, il la stimulait. Nous étions dans le cadre d'une lutte de classes réformiste, c'est-à-dire dans un contrat conflictuel gagnant-gagnant. ! C'est bien l'«Etat» que vous avez dit ? Les entreprises publiques ? Les syndicats ? Et quoi encore ? Tous les facteurs bien connus, analysés depuis longtemps par les meilleurs économistes, de l'archaïsme et de la stagnation...

A un détail près. C'est que ce dispositif, que l'on qualifierait aujourd'hui de ringard, a donné les Trente Glorieuses et les grandes heures du gaullisme, quand les futurologues du monde entier prédisaient à la France la suprématie sur l'Europe et un rôle de premier plan dans le monde. Une croissance de 3% à 5% et une montée régulière des salaires. Quels maladroits !

Fort heureusement, nous avons changé tout cela. L'Etat s'est désengagé de partout. L'Europe (de quoi je me mêle ?) nous a obligés à bazarder nos services publics. Les syndicats sont passés sous la table. Les Bloch-Lainé, les Gruson, les Michel Albert, mais aussi les Marcel Dassault et même les Sylvain Floirat ont cédé la place aux mirliflores abonnés aux pages people de «Paris Match» et des hebdomadaires, des plus huppés à de véritables délinquants. Ceux-là marient leurs filles comme des princesses de sang, ils ne connaissent l'Etat que pour leurs carnets de commandes et leurs appels au secours en cas de crise. Et comme dit le président de la République : «Ils font de la thune.» Ils s'enrichissent, c'est vrai, mais la France s'appauvrit.

A l'image du capitalisme américain, le capitalisme français a abandonné le modèle rhénan et a renoué avec la lutte de classes la plus sauvage. Le CNPF des Ceyrac et Gandois a cédé la place au Medef d'Ernest-Antoine Seillière. Les syndicats ouvriers ont renoncé à leurs ambitions, pour se limiter à la défense stricte de leurs intérêts corporatifs. Les seuls interlocuteurs des chefs d'entreprise, ce sont les actionnaires. Leurs seuls mots à la bouche, c'est la «création de valeur» (entendez les profits) et les «retours sur investissement» (jusqu'à 15% !), mais leur seule idole, c'est l'argent. Je n'entends pas ici le capital, qui est une chose bonne et nécessaire à l'entreprise, mais le fric, celui que l'on entasse dans de modernes bas de laine, loin si possible de cet Etat français confiscateur et, disons le mot, communiste au fond de l'âme...

Donc, tout va bien. Après les folies étatistes et keynésiennes, nous avons renoué avec les sains principes du libéralisme du XIXe siècle et du capitalisme du temps de Dickens. Tout est dans l'ordre.
A quelques détails près, à nouveau. Nous sommes entrés dans la crise économique la plus grave depuis quatre-vingts ans. Et ce n'est pas fini. L'économie de casino, gracieusement renflouée par le contribuable, est repartie comme avant. La prochaine crise pourrait être dévastatrice par ses proportions et par ses conséquences. Nous y risquons notre chemise et peut-être notre liberté.
En attendant, l'économie stagne. Les salaires piétinent. Le rôle de la France en Europe et dans le monde recule à toute allure. Le chômage monte. Les patrons s'en foutent. Dieu merci, leur portefeuille n'a pas pâti de la crise. Sarkozy fait des discours subversifs mais continue de les soutenir à bloc. Habile mais désolant.

Résumons. Le concept d'une économie complètement autonome, dominée exclusivement par des objectifs de rentabilité financière immédiate, l'idéal ultralibéral d'une «société automatique» débouchent aujourd'hui sur une catastrophe sociale et humaine de première grandeur. En renouant avec les pires pratiques du XIXe siècle, le trafic de la main-d'oeuvre, l'insécurité systématique de l'emploi, le travail des enfants du tiers-monde, le saccage de la planète, le capitalisme est devenu un Golem qui a échappé à ses maîtres, dévastant tout sur son passage. Oui, l'économie est folle, folle à lier, mais qui la liera ? L'affaire des bonus repartis, comme si rien ne s'était passé, à Wall Street, à la City de Londres, à la Bourse de Paris, montre que le capitalisme se moque du G 20 et des discours «socialistes», de Sarkozy-Guaino. Il faut arrêter ces malfaiteurs, qui sont privés de toute morale élémentaire et de tout crédit social. Il est anormal que dans un Etat civilisé où l'école, l'armée, la justice, la police, l'administration sont soumis aux lois et au contrôle démocratique, le capitalisme puisse continuer de se comporter comme le renard dans le poulailler. Il faut ramener les maîtres de la finance à des activités honnêtes, avant que tout cela ne finisse très mal.


2. Adieu la deuxième gauche !
Quelles conséquences pour la gauche ? Celle-ci, qui est capitale : le passage du capitalisme civilisé ou «rhénan», au capitalisme sauvage des actionnaires, nous oblige à reconsidérer toutes nos analyses et toutes nos pratiques politiques.

Il y eut jadis au sein de la gauche, ou plutôt sur ses marges, un courant politique qui a cherché à fournir une contrepartie à ce capitalisme civilisé, en pratiquant le compromis social-démocrate (1). On l'a appelé la deuxième gauche (2). Curieusement, en la personne de Michel Rocard et de ses amis du PSU, elle venait souvent de plus à gauche que la première. Elle ne se limitait d'ailleurs pas à ce petit groupe. Elle s'étendait peu ou prou à toute une nébuleuse de revues et d'intellectuels, où «le Nouvel Obs» tenait une place essentielle, d'associations du secteur social comme Citoyens 60, de clubs comme Jean Moulin et Tocqueville, de mouvements municipaux comme les GAM (Hubert Dubedout) et surtout du syndicat le plus actif et le plus imaginatif de l'époque, je veux dire la CFTC devenue en 1964 CFDT. Il y avait dans tous ces groupes une forte composante de catholiques de gauche, mais aussi de protestants et de juifs, tous membres actifs de la «société civile», qui n'avaient pas trouvé leur place dans une gauche sectaire et sclérosée. Il régnait dans tout ce personnel politique bis un idéalisme véritable, la croyance dans le primat de l'intérêt général et la volonté de moderniser une France qui sortait tout doucement de son passé paysan, qui réclamait des pratiques renouvelées (l'association), plus d'initiative à la base (l'autogestion) et des libertés nouvelles (le libéralisme moral, notamment à propos des femmes).

Pour avoir participé à cette aventure, j'en parle ici en toute liberté et à titre personnel. Ce fut un grand moment de notre histoire sociale et intellectuelle, contemporain et partie prenante des Trente Glorieuses. La France s'était remise en mouvement. Pour le dire très vite, le gaullisme de Charles de Gaulle sur le plan politique et Mai-68 sur le plan culturel furent la traduction de ce courant qui contournait la politique traditionnelle, transcendait les clivages, pour donner la première place à ce que l'on appelait alors les «forces vives» du pays. Ce mélange de réalisme et de romantisme restait électoralement minoritaire, mais il colorait la vie publique d'une ambition et d'un projet conformes aux valeurs historiques de la gauche.

Eh bien ! La deuxième gauche est morte. Le néocapitalisme l'a tuée. Moins à cause de la caution, que je ne saurais approuver, qu'un Kouchner ou un Rocard donnent à la politique de Sarkozy. Et dans le cas du second, en contradiction avec les remarquables analyses qu'il donne de la crise, souvent proches de celles que je présente ici. Mais parce que la deuxième gauche n'a plus d'interlocuteurs valables, plus de partenaires pour passer un compromis social. On peut discuter de la justice sociale, des étapes nécessaires, de l'avenir de la France avec des managers, des technocrates, des hauts fonctionnaires, des syndicalistes, des militants, des intellectuels; pas avec des actionnaires, qui n'ont qu'une question à la bouche : combien ? Pas avec les barons pillards de la Banque et des Affaires qui, comme Sganarelle à la fin du «Don Juan» de Molière, restent seuls en scène à s'égosiller : nos gages ! Nos bonus ! Nos stock-options !

Voulez-vous que je vous dise la vérité toute nue ? Depuis vingt ans, nous avons perdu la bataille idéologique, faute de l'avoir menée. Je ne regrette rien de ce qui a été fait. Avec de Gaulle, avec Mai-68, avec la deuxième gauche, nous avons fait de la France un pays moderne prêt à mordre dans l'avenir. Mais nous avons négligé la bataille politique, abandonnée aux médiocres et aux ambitieux. Nous avons négligé la bataille idéologique, abandonnée à la stérilité gauchiste et à l'hypocrisie libérale. Nous nous sommes retrouvés avec un bilan magnifique, dont la droite libérale s'est emparée pour s'en servir comme d'un bouclier et pour le saccager. L'horreur économique, nous n'avons rien fait pour la conjurer. Pis : nous avons parfois donné l'impression de la tolérer.

Et pourtant ! Si la deuxième gauche est morte, l'esprit qui l'inspire, depuis les non-conformistes de la Révolution française en passant par le syndicalisme d'action directe de la vieille CGT jusqu'à la minorité Reconstruction au sein de la CFTC-CFDT, lui, n'est pas mort. Il est plus que jamais vivant à l'état de germe dans toutes les couches de la société française. Il est fait d'esprit de révolte, de non-conformisme, d'exigence de justice et d'horreur de la bureaucratie. Il est à la fois libertaire et chrétien, organisateur comme Saint-Simon, fédéraliste comme Proudhon, social-démocrate comme Jaurès et Blum, fier et libre comme la Commune de Paris. Il faut maintenant lui donner un nouveau contenu politique et culturel.

3. Que faire ? Pour un socialisme moral
Oui, que faire ? Je ne vais pas ici esquisser un programme. Je n'en ai ici ni la place ni à moi seul les moyens. C'est notre tâche collective, au «Nouvel Observateur» et ailleurs, pour les mois à venir. Pour ne prendre que quelques exemples, c'est sur l'éducation, la justice, la politique fiscale, la réduction de la dette que nous sommes attendus en priorité : que l'on ne nous dise pas que dans tous ces domaines Nicolas Sarkozy pratique une politique de gauche ! Nous avons aussi à entamer une analyse et une réflexion en profondeur sur le statut de l'argent dans nos sociétés. Je me contente donc d'indiquer brièvement quelles sont, à mon avis, les conditions préalables à un renouveau.
D'abord, reprendre à notre compte la bataille intellectuelle que nous avons, je l'ai dit, trop longtemps négligée. Si le brigandage financier dont la France est aujourd'hui la victime continue de jouir de l'impunité, c'est parce que les Français se sont laissé convaincre que les brigands travaillaient pour eux. Que les retombées sociales de la cupidité de quelques-uns étaient, en définitive, bonnes pour la collectivité. Comme dans «la Fable des abeilles», de Mandeville, les vices privés (la rapacité) font les vertus publiques (la croissance).

Tout cela est faux, archifaux. La crise que nous vivons, et qui n'en est qu'à ses débuts, en est la preuve. Ne nous contentons pas de stigmatiser les salaires démentiels, les bonus, les parachutes dorés. Cela, même Sarkozy en est capable. Quitte à ne rien faire. C'est l'idée même de ce capitalisme hors sol, hors production, fondé exclusivement sur la spéculation, qu'il faut déraciner, expulser des cerveaux formatés par le bourrage de crâne ultralibéral. Tout cela implique, pour la gauche, des mesures que je n'ai pas le temps de détailler : la nationalisation du crédit, la taxation à 95% des très hauts salaires ou leur plafonnement. Et surtout la régularisation de ce crédit. Il veut bien se faire renflouer par le contribuable, mais ne prend aucun risque pour financer, comme c'est sa fonction et son devoir, les entreprises qui en ont besoin. Je le répète : quand on aura appelé les spéculateurs par leur nom, celui de sangsues de la société, quand tout le monde sera convaincu de la nocivité de cette économie de casino, il ne sera pas si difficile d'y mettre fin.
«Laissons venir le temps,
l'inconnu formidable
Qui tient le châtiment
caché sous son manteau.»
(Victor Hugo)
Il faut ensuite tout faire pour favoriser l'unité syndicale. A défaut d'une unité organique, nécessaire à moyen terme, une unité d'action fondée sur des objectifs clairs et peu nombreux. Les divisions syndicales actuelles, dues à la guerre froide ou aux questions confessionnelles, sont désormais sans objet. Seule l'indéracinable tendance des bureaucraties à persévérer dans leur être permet de comprendre le ridicule de la situation actuelle : sept centrales syndicales (les Sept Nains) pour 7% de syndiqués. Mais où est Blanche-Neige ? Ma conviction est que le redressement de la gauche ne viendra pas, dans l'immédiat, du monde politique, mais d'un coup de grisou dans les confortables tranchées du syndicalisme de représentation.
Alors seulement on pourra recommencer à s'occuper du Parti socialiste, qui reste, bien entendu, au coeur de toute coalition de gauche se présentant comme une alternative au pouvoir absolu de financiers dévoyés. Sa crise, on le sait, est d'abord une crise de leadership. Ma conviction est qu'il faut aujourd'hui sauter une génération. Un Fabius, un Strauss-Kahn sont beaucoup trop compromis avec l'ancien système économique dominant pour incarner le renouveau. Quant à Ségolène... on ne la remerciera jamais assez d'avoir sonné la charge. Mais depuis la présidentielle, que de temps perdu, abîmée qu'elle est chaque jour davantage dans les eaux mouvantes de la peopolisation. De Montebourg, je ne dirai rien, ne sachant pas huit jours à l'avance ce qu'il pensera, et où il sera. Le sait-il lui-même ? Manuel Valls a son franc-parler, une bonne présence sur le terrain, la conscience des problèmes essentiels. Mais une trop faible capacité de proposition. Vincent Peillon a de l'étoffe, mais quand en fera-t-il un habit ? Et Hollande ? Ah ! Hollande est la grande inconnue. Changer le nom du PS ? A quoi bon ? «Socialisme» n'est pas un mot déshonoré, comme l'est «communisme». Et ce n'est pas en requalifiant la maladie que l'on guérit le malade. Je veux noter seulement une chose : c'est l'incapacité du Parti socialiste français à produire ses propres leaders. Jaurès, Blum, Mitterrand ne sont pas nés dans un berceau socialiste. Pour diriger ce parti et le conduire à la victoire, il y a peut-être plus de talents dehors que dedans.
Enfin, mais c'est sans doute par là qu'il faut commencer : il faut redonner au socialisme sa dignité morale. Derrière le ballet indécent des prétendants, je vois beaucoup d'ambitions personnelles, très peu d'ambition pour la France. La faillite de nos élites est d'abord, comme dans toutes les grandes épreuves qu'a traversées ce pays, de la guerre de Cent Ans à la déroute de mai-juin 1940, une faillite morale. La France a connu tout au long de son histoire trois systèmes moraux qui, sans s'identifier, se complétaient. Le système moral aristocratique, fondé sur le dévouement. Le système chrétien fondé sur la charité. Le système ouvrier et socialiste, fondé sur la solidarité. Ces systèmes avaient en commun de privilégier le collectif par rapport à l'individuel. Avec l'avènement de la bourgeoisie, l'individualisme a pris le pas sur tout le reste. Aussi longtemps que les trois systèmes précapitalistes ont survécu, la société est restée vivable. La cupidité capitaliste était cantonnée, comme le voulait Adam Smith, au domaine économique. Aujourd'hui où ces trois morales sont moribondes, l'individualisme capitaliste détruit tout lien social. La société est en train de devenir impossible. C'est pourquoi il ne saurait y avoir désormais de socialisme que moral, il ne saurait y avoir de révolution, comme disait Charles Péguy, que dans l'appel d'une tradition dégradée à une tradition plus haute.
Beaucoup de lecteurs nous écrivent pour nous demander des raisons de vivre et d'espérer. Ce sont là des articles que nous ne tenons pas en boutique. Ami lecteur, camarade déboussolé, c'est en vous, pas au PS, ni même au «Nouvel Obs», que vous trouverez la conviction qu'est encore possible une gauche que nous puissions aimer et servir.
Je viens de passer quelques jours avec Léon Blum, dont la stature intellectuelle et la hauteur de sentiments dominent le socialisme français depuis Jaurès et me renforcent dans ma conviction : je vous laisse avec deux pensées de ces deux grands hommes.
Jaurès : «L'Histoire ne dispensera jamais les hommes de la vaillance et de la noblesse individuelles, car le niveau moral de la société communiste de demain sera marqué par la hauteur des consciences.»
Blum : «Je suis convaincu que la France a beaucoup plus souffert de l'altération des moeurs politiques que du discrédit des institutions politiques... Je suis convaincu que cette régénération morale est une des conditions, un des éléments du renouvellement de la France.»
Après cela, il n'est plus que de se taire et d'agir, car chacun a compris que quelque chose venait d'être dit.

(1)Expression due à Alain Bergougnioux et Gérard Grunberg.
(2)Expression due à Hervé Hamon et Patrick Rotman

Jacques Julliard
Le Nouvel Observateur

09 juillet 2007

Le temps passe et passe et passe et beaucoup de choses ont changé

Mes grands parents m’en ont encore donné un exemple très récemment. Mes grands parents, comme beaucoup de grands parents, sont des gens d’habitude. Aussi, imaginez leur égarement lorsqu’ils ont découvert que leur chaîne préférée de la télévision suisse où l’on parle français (pour ne citer personne) allait arrêter d’émettre dans le secteur privilégié où ils habitent.

Ce changement les a bouleversé au point qu’ils m’ont appelé au secours, pour essayer de pallier à cette situation catastrophique. Comme je suis un petit fils exemplaire, je me suis empressé de me renseigner sur la question et de leur faire un petit topo bien pédagogique des solutions existantes.

Seulement voilà. Allez expliquer à quelqu’un né il y a 85 ans pourquoi sa chaîne préférée a décidé de se mettre au numérique, et pourquoi la seule solution consiste à se doter d’un décodeur TNT avec une antenne suisse.

Au bout de quelques phrases d’explications (puisque quand même, ce changement technique allait changer aussi quelques détails financiers) ma grand-mère m’a coupé dans mon élan avec une phrase ô combien représentative de notre époque : « écoute gosse, moi ces trucs, j’y comprend rien, alors c’est pas la peine d’essayer d’expliquer » (ou un truc du genre).

Une réaction qui m’a fait pensé à un texte échoué dans ma boite mail il y a peu. Sur le coup je n’y avais pas prêté une attention énorme, mais aujourd’hui il me parle davantage. J’en profite pour le reproduire ici, parce que ça me permettra facilement de faire enfin une note de plus de 10 lignes il donne beaucoup à penser à propos de nos chers anciens :

*****

« Je suis né en l'an de grâce (et de guerre) 1942 ! Je suis né avant la télévision, juste après la découverte de la pénicilline, mais avant les produits surgelés, les photocopies, le plastique, les verres de contact, la vidéo et le magnétoscope et avant la pilule (puisque je suis là !).

J'étais là avant les cartes de crédit, juste avant la bombe atomique, avant le rayon laser et le stylo à bille, avant le lave-vaisselle, le frigo et le congélateur, les couvertures chauffantes, avant la climatisation, avant les chemises sans repassage et avant que l'homme marche sur la lune.

A l'époque, le fast-food, pour les anglais, était un menu de carême et un big-mac était un grand manteau de pluie. Il n' y avait pas de télécopie, ni de courrier A ou B. C’était avant les HLM et avant les pampers (pauvres parents et surtout pauvre maman !). Je n’entendais pas parler, même après la première enfance, de modulation de fréquence, ni de cœur artificiel, de transplant et de machine à écrire électronique.

Je continue mon exposé en associant mes aînés qui sont là ce soir ; je parlerai donc au pluriel.

Pour nous, un ordinateur, c'était quelqu'un qui conférait un ordre ecclésiastique. Une puce, c'était un parasite et une souris, de la nourriture pour chat. Les paraboles ne se trouvaient que dans la bible, un site c'était un point de vue panoramique, un CD-ROM nous aurait fait penser à une boisson jamaïcaine, un joint empêchait un robinet de goutter, l'herbe était pour les vaches et une cassette servait à ranger les bijoux. Un téléphone cellulaire aurait été installé dans un pénitencier ; le rock était une matière géologique, un gai, c'était quelqu'un qui faisait rire et made in Taiwan, c'était de l'exotisme.

Mais en définitive, nous étions sans doute, et sommes encore, une bonne race, robuste et vivace. Quand on songe à tous les changements qui ont bouleversé le monde et à tous les ajustements que nous avons su ou du négocier, il n'est pas étonnant que nous nous sentions parfois surs de nous et fiers d'avoir su sauter le fossé entre nous et la génération d'aujourd'hui.

En conclusion, nous sommes aussi, des survivants, des rescapés ! »

08 août 2006

J'oublierai pas

J’en peux plus. Saloperie de machine à laver. C’est la troisième fois ce mois ci. Il y a de l’eau partout. Et merde, quelle conne. Pourquoi j’ai laissé le panier de linge propre au sol. Et fallait que ça arrive pendant que je tondais la pelouse, bien sûr. J’en ai ma claque.

- Quoi Cédric ? Aller en moto chez Nico demain ? Mais c’est à 30 bornes ! Oui, c’est vrai, c’est le week end, mais ça rend pas les routes moins dangereuses, ça. Attend, on en reparle : ça sonne.
Elle va me rendre dingue cette vie. Qui ça peut être ? papa ? l’hôpital ? Un jour ça sonnera et j’apprendrai qu’il est parti. Au moins il aura de la chance lui, de se tirer de ce merdier.
- Allô ? Oui, papa. Alors, ces tests. Ouais, c’est vrai, faut être patient. De toute façon, ils vont bien finir par savoir ce que c’est. Et ça va un peu mieux avec le nouveau traitement ? Non ? Comment ça non ? T’as encore mal ? Et tu l’as dit aux infirmières ? Mais pourquoi ! Écoutes papa, si tu dis rien, ils vont pas pouvoir beaucoup t’aider à l’hôpital. Mais si qu’elles peuvent comprendre les infirmières.
- Attends papa, là j’ai pas trop le temps. Je te rappelle, promis, et je passe te voir demain avec le p’tit. Quoi maman ? Mais je trouverai une solution ne t’inquiète pas !
Je t’embrasse papa.

Putain, dix jours qu’il poireaute sur son lit. Et orgueilleux comme il est, il arrive même pas à se plaindre. Comment il fait ? Pourvu qu’il se remette vite. Je vais pas tenir longtemps sans lui. Même si il y a le petit… il a grandi mais il est encore jeune, et avec nos soucis, je suis à deux doigts de lui bousiller ses plus belles années.
- Cédric, viens voir, faut qu’on reparle de ce week-end. Je t’avoue que ça me plaît pas trop ton histoire de moto. Ça fait seulement deux semaines que tu peux conduire, et cette route, moi, je l’aime pas : elle nous a déjà enlevé ton père. Et puis, tu sais, en ce moment, j’ai un peu besoin de toi. Depuis l’accident du papy, il faut que je pense à tout. A toi, à ta grand-mère, à la maison. C’est pas facile pour moi, alors j’aimerais bien que tu sois un peu là pour m’aider. Tu es grand maintenant. Et jusqu’à ce que papy revienne, c’est un peu toi l’homme de la famille, tu sais.
- J’aimerais aller à l’hôpital demain pour le voir, avec toi. Ça lui ferait plaisir. Après, je pourrais te déposer chez Nico et venir te rechercher ensuite, ça te plairait ?
- Mais non, pas que deux heures ! Je te dépose en milieu d’après-midi et je reviens pour le repas, ça te laisse quand même du temps ! Et demain matin, je sais que tu vas pas aimer, mais il faut qu’on finisse ce que ton grand père a commencé. A deux ce sera moins dangereux. Mais non, ça ira vite. Enfin, si on termine pas demain c’est pas grave. Le principal c’est qu’on ait un peu de bois pour cet hiver. Il faut en profiter pendant qu’il fait beau. On tiendra pas six mois avec ce qu’il reste de fioul, et tu sais comme moi qu’on pourra pas remplir la cuve cette année.

- Ben oui, ça fait chier, comme tu dit, mais arrête maintenant, je peux pas me diviser, être au boulot et m’occuper de mamy. Il a fallu choisir, tu sais bien. Et ça sert rien de gueuler. C’est comme ça, c’est la vie. Des fois elle nous en fait baver. J’ai pas besoin que tu te plaignes.
Merde j’ai été un peu sèche là. Il manquerait plus que le petit se mette à me détester. Ça se braque vite à cet âge là. Il a besoin de vivre ses trucs à lui quand même. Enfin, je crois qu’il comprend, au fond. Il est bien ce gosse, comme son père.
- Allô ? Oui, bonjour, je vous appelle pour une panne. J’ai ma machine à laver qui a lâché. Oui, j’attend…
- Bonjour, oui, c’est au sujet d’une panne de machine à laver. J’ai de l’eau partout, et c’est la troisième fois ce mois ci. Le numéro de contrat ? Ouais, une seconde. Voilà. Sans m’énerver, je vous cache pas que je commence à en avoir marre. La dernière panne remonte à la semaine dernière, c’est le pompon là quand même…
- Comment ça la garantie est dépassée ? Vous rigolez ? Un de vos mecs est venu il y a une semaine et ça a pas tenu ! C’est quand même pas de ma faute !
- Oui, c’est urgent je vous dit que j’ai de l’eau partout. Oui je patiente.

Quelle bande d’incapables, pas foutu faire une réparation qui tient. Garanti ou pas garanti, ils ont intérêt à se rattraper… Et après ils s’étonnent qu’on gueule.

- Oui, samedi prochain ? Vous vous foutez de moi ? Pas avant ? Comment
je fais moi ? Je peux pas attendre la semaine prochaine ! Mais je sais bien qu’on est vendredi…
- attendez, je vous rappelle.
- Maman ! je croyais que tu dormais ! C’est quoi cette odeur ? Maman ! tu es encore allé aux toilettes toute seule. Je t’avais dit de m’appeler dans ces cas là ! Oui je sais, tu as oublié. Ah, mais c’est terrible, tu en a partout. Je t’ai déjà dit pas mettre les mains dedans. Viens avec moi, on va laver tout ça.

Il manquait plus que ça. Je vais devenir folle.

- Cédric ! tu peux répondre s’il te plaît ! Voilà maman, c’est propre, mais recommence pas, tu sais bien que tu sais plus faire toute seule. Il faut que tu m’appelles quand t’as envie…
- Oui Cédric, le dépanneur ? Demain ? Ça serait super. Le matin alors. Neuf heures oui, ça serait bien.

Enfin une bonne nouvelle. Allé, avec un peu de chance, elle va en ramener d’autres. Ne pas craquer, ne pas craquer.

- Papa ? Quoi papa. Mais maman, tu sais bien qu’il est à l’hôpital. Mais si, tu sais. Il est à l’hôpital, le bois à couper, l’accident… Ça fait jours, et je te l’ai déjà dit mille fois, tu étais là… Mais non maman, je ne mens pas. Maman arrête. Arrête je te dis. Tu sais bien. Maman, je suis ta fille, pourquoi je te mentirai ? Maman, mais. Maman, arrête ! Maman, bien sûr que je suis ta fille ! Attend, on va l’appeler. On l’appelle si tu veux. Regarde, tu vas lui parler, entendre sa voix. Il te dira lui…

***********
Épilogue
- Allô ? oui, bonjour…
- Oui c’est bien ça.
- Un rendez vous pour une étude sociologique sur les liens intergénérationnels ?

 

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